L'épisode précédent s'est arrêté sur une année : celle où Allah a défendu Sa Maison contre l'armée d'Abraha. C'est l'année de la naissance. Avant d'y venir, deux questions restent posées, et le Cheikh les prend dans l'ordre.
La première : qu'est-ce que les Arabes de ce temps-là croyaient, au juste ? Car leur idolâtrie ne ressemble pas à celle qu'on imagine. La seconde : si l'Arabie était dans un tel état, pourquoi Allah a-t-Il choisi ce peuple-là, et pas Rome ou la Perse, pour y faire naître le dernier Prophète ﷺ ?
Ils connaissaient Allah
C'est le point le plus surprenant de la Jâhiliyya : les Arabes croyaient en Allah. Par Son nom, avec Ses attributs. Ils Le tenaient pour leur Créateur et leur Pourvoyeur. Ils ont fait des idoles d'al-Lât, de Hubal et de bien d'autres, mais jamais une idole d'Allah. Le Coran le dit lui-même :
« Si tu leur demandes : "Qui a créé les cieux et la Terre, et assujetti le soleil et la lune ?" Ils diront très certainement : "Allah". Comment se fait-il qu'ensuite ils se détournent (du chemin droit) ? » (Coran 29 : 61)
Quand le Prophète ﷺ viendra, il ne leur apportera donc pas un Dieu nouveau. Ils savaient qu'Allah est l'Unique Seigneur. Alors pourquoi n'étaient-ils pas musulmans ?
Parce qu'ils adoraient autre chose que Lui. Et quand on leur demandait pourquoi, leur réponse était toujours la même :
« Nous ne les adorons que pour qu'ils nous rapprochent davantage d'Allah. » (Coran 39 : 3)
« Et ils adorent au lieu d'Allah ce qui ne peut ni leur nuire ni leur profiter et disent : "Ceux-ci sont nos intercesseurs auprès d'Allah." » (Coran 10 : 18)
Le but final, c'était Allah. Les idoles n'étaient que des intermédiaires. Ils se jugeaient trop pécheurs pour s'adresser à Lui directement, et pensaient qu'il fallait passer par quelqu'un de plus proche. Leur shirk ne consistait pas à rejeter Allah : il consistait à ne pas aller à Lui directement.
Et ces intermédiaires, d'où venaient-ils ? Ibn ʿAbbâs le dit à propos de l'une des plus grandes idoles, dans le Sahîh al-Bukhârî : al-Lât était un homme qui préparait une bouillie pour les pèlerins. D'autres récits, rapportés dans les livres de tafsîr, complètent : c'était un homme de bien ; à sa mort, on s'attacha à sa tombe pour en tirer de la bénédiction, et peu à peu, génération après génération, on finit par l'adorer à côté d'Allah.
La leçon dépasse l'Arabie. Même un prophète peut être élevé au rang de divinité : c'est ce qui est arrivé à ʿÎsâ ʿalayhi-s-salâm, l'un des plus grands messagers d'Allah. L'islam est venu fermer cette porte. On ne passe par personne pour aller à Allah. Le Prophète ﷺ est un modèle à suivre, pas un dieu ni un demi-dieu.
Pourquoi l'Arabie ?
Si l'Arabie en était là, pourquoi est-ce là qu'Allah a envoyé Son Prophète ﷺ ? Pourquoi pas chez les Byzantins, puissance immense, ou chez les Perses, héritiers d'une civilisation millénaire ? Pourquoi une terre de nomades et de désert, qui n'avait même pas d'État ?
Allah fait ce qu'Il veut, et Sa sagesse ne se réduit à aucune liste. Mais les savants ont relevé plusieurs raisons que l'on peut percevoir. Le Cheikh en retient six.
1. Entre deux empires
L'Arabie se trouvait exactement entre les deux superpuissances de l'époque : l'Empire byzantin et l'Empire sassanide. Ces deux-là se faisaient la guerre depuis près de quatre siècles. La péninsule leur était reliée par la géographie, mais distincte d'eux. Et c'est cette position qui permettra, le moment venu, que les musulmans partis d'Arabie atteignent l'un et l'autre.
2. Personne ne les attendait
Les Arabes n'avaient aucun passé de guerre contre ces empires : ils étaient trop occupés à se combattre entre eux. Aux yeux des Byzantins et des Perses, l'Arabie était un désert de tribus rivales, en retard sur tout. Personne n'a vu venir une puissance de ce côté-là.
Le Cheikh propose une image : c'est comme si un petit pays, aujourd'hui, devenait la première puissance du monde en quelques années. Personne n'y croirait. Quand les premières armées musulmanes se sont mises en marche, elles ont été accueillies avec dédain. La surprise a fait partie de la victoire.
3. Une terre sans civilisation à défaire
Les Arabes n'avaient pas de civilisation propre, au sens où on l'entend : pas de gouvernement unifié, donc pas d'ordre ni de loi commune. Pas non plus de grande architecture ni de monuments. Ils avaient une seule richesse : la poésie. Rome et la Perse, elles, avaient des palais dont certains sont encore debout.
Si l'islam était venu chez les Romains, le Prophète ﷺ aurait dû affronter tout un ordre établi. L'Arabie, elle, était un vide qui attendait d'être rempli. La première fois de leur histoire que les Arabes ont été unis, c'est sous le Prophète ﷺ. Ce manque était une bénédiction cachée : l'islam leur a donné sa propre civilisation, sa langue, sa littérature, sa manière de vivre. Allah le leur dit :
« Nous avons assurément fait descendre vers vous un livre où se trouve votre rappel [ou votre renom]. Ne raisonnez-vous donc pas ? » (Coran 21 : 10)
Un peuple sans héritage recevait un Livre, et ce Livre allait devenir son héritage.
4. La première Maison
La Mecque est le lieu de la première maison bâtie pour l'adoration d'Allah sur terre. C'est la terre d'Ibrâhîm et d'Ismâʿîl ʿalayhimâ-s-salâm.
« La première Maison qui a été édifiée pour les gens, c'est bien celle de Bakkah (La Mecque) bénie et une bonne direction pour l'univers. » (Coran 3 : 96)
Les prophètes d'avant avaient été envoyés à leur peuple : Mûsâ aux Banû Isrâ'îl, ʿÎsâ aux Banû Isrâ'îl. Le message du Prophète ﷺ, lui, s'adresse à l'humanité entière. Il convenait que le premier appel universel parte de la première Maison.
5. Des gens façonnés pour cette mission
Les Arabes étaient des gens simples. Et la simplicité a un avantage : quand la vérité se présente, on l'accepte plus facilement. Ce sont d'ailleurs presque toujours les gens simples qui croient les premiers.
Ils étaient aussi habitués à la dureté : peu d'eau, peu de nourriture, de longues marches dans le désert. Les armées byzantines et perses avaient besoin d'armures, de bagages et de ravitaillement. Les Arabes pouvaient tenir longtemps avec presque rien, et les premières conquêtes ont exigé cette endurance.
Le Cheikh relève encore cinq qualités :
Le courage et la fierté. Ils n'étaient pas des lâches.
La sincérité. Ils détestaient le mensonge. Le Sahîh al-Bukhârî rapporte la scène où Abû Sufyân, alors ennemi du Prophète ﷺ et encore païen, fut interrogé sur lui par Héraclius, l'empereur byzantin. Héraclius plaça les compagnons de voyage d'Abû Sufyân derrière lui, en leur disant de le démentir s'il mentait. Abû Sufyân dira plus tard : « Par Allah, n'eût été la honte qu'on rapporte de moi un mensonge, j'aurais menti à son sujet. » Un idolâtre, interrogé sur son pire ennemi, et il ne voulait pas être traité de menteur.
La parole donnée. Une promesse se tenait, sans témoins ni écrit. On l'a vu dans l'épisode précédent avec le vœu de ʿAbd al-Muttalib.
Les meilleurs cavaliers. Leurs chevaux étaient réputés et leurs cavaliers rompus aux conditions les plus rudes. Le Prophète ﷺ a dit que le bien est attaché au toupet des chevaux jusqu'au Jour de la Résurrection (al-Bukhârî et Muslim).
La maîtrise de la langue arabe. Une langue d'une précision rare, où une seule racine engendre des familles entières de mots. Le peuple qui allait recevoir le Coran était un peuple de poètes, capable d'en mesurer l'éloquence.
6. L'invocation d'Ibrâhîm
C'est la raison principale, dit le Cheikh. Pendant qu'il élevait la Kaʿba avec Ismâʿîl, Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm a invoqué Allah :
« Notre Seigneur ! Envoie l'un des leurs comme Messager parmi eux, pour leur réciter Tes versets, leur enseigner le Livre et la Sagesse, et les purifier. Car c'est Toi certes le Puissant, le Sage ! » (Coran 2 : 129)
« L'un des leurs » : l'un des descendants d'Ismâʿîl. Car Ibrâhîm savait déjà que des prophètes viendraient de son autre fils. Allah le lui avait annoncé, avant même la naissance d'Ishâq :
« … Nous lui annonçâmes donc (la naissance d')Isaac, et après Isaac, Jacob. » (Coran 11 : 71)
Tous les prophètes après Ibrâhîm sont venus de la descendance d'Ishâq. Un seul est venu de celle d'Ismâʿîl, et c'est le dernier. Le Prophète ﷺ l'a dit lui-même, dans un hadith rapporté par l'imam Ahmad : « Je suis l'invocation de mon père Ibrâhîm, et l'annonce de ʿÎsâ. »
Une invocation faite au pied de la Kaʿba, exaucée des siècles plus tard, au même endroit.
Ses parents : ʿAbd Allâh et Âmina
Nous l'avons vu : la lignée du Prophète ﷺ est pure et noble. Mais de ses parents eux-mêmes, nous ne savons que quelques lignes. Il y a trois raisons à cela.
Ils ont vécu très peu. Tous deux sont morts jeunes, vers la vingtaine.
Ils sont morts avant la prophétie. C'étaient des gens ordinaires de Quraysh. Personne n'avait de raison de retenir ce qu'ils faisaient.
Le temps a passé. Quand la révélation commence, le Prophète ﷺ a quarante ans. Quand il émigre à Médine, cinquante-trois ans. Quand il meurt, soixante-trois ans. Il a passé cinquante-trois ans de sa vie à La Mecque et dix à Médine, et pourtant nous savons bien plus de choses sur les dix années de Médine. Quand l'islam est devenu puissant et stable, il a été facile de mettre par écrit et de transmettre. Ce qui s'était passé soixante ans plus tôt, en revanche, bien peu de gens pouvaient encore s'en souvenir.
Voici ce que les livres rapportent. ʿAbd Allâh avait, selon les récits, environ dix-huit ans. Son père, ʿAbd al-Muttalib, chef des Banû Hâshim, alla demander pour lui la main d'Âmina bint Wahb, fille du chef des Banû Zuhra, une autre branche de Quraysh. Deux familles de chefs : le mariage allait de soi. Il eut lieu quelques jours avant le départ de la caravane. ʿAbd Allâh passa à peine une semaine avec sa jeune épouse, puis il partit vers le Shâm avec la caravane.
Au retour, il tomba gravement malade. Arrivé à Yathrib, il décida de s'y arrêter pour se soigner plutôt que de ralentir la caravane. C'était là que vivait la famille de sa grand-mère paternelle, la mère de ʿAbd al-Muttalib, qui était de Yathrib. Yathrib n'était alors qu'une ville parmi d'autres, et c'est pourtant là que ʿAbd Allâh finit sa vie, dans la ville qui deviendra Médine.
La caravane rentra à La Mecque. On annonça à Âmina que son mari était malade. La nouvelle suivante fut celle de sa mort. Âmina, dix-huit ou dix-neuf ans, était veuve et portait l'enfant de ʿAbd Allâh.
⚠️ Sur la lumière du visage de ʿAbd Allâh. On raconte que ʿAbd Allâh avait sur le visage une clarté particulière, que des jeunes femmes de Quraysh lui firent comprendre qu'elles l'épouseraient volontiers, et qu'après son mariage cette clarté le quitta, comme si elle était passée à l'enfant. Ce récit n'est pas authentique. Le Cheikh le rapporte comme tel : il fait partie de ces histoires que les gens ajoutent toujours autour des grands événements.
Notre méthode est de nous en tenir à ce que la science du hadith établit. Rien de ce paragraphe ne fonde une croyance ; il est rapporté par fidélité au cours.
Quand est-il né ?
Le jour de la semaine est certain. On demanda au Prophète ﷺ pourquoi il jeûnait le lundi. Il répondit : « C'est le jour où je suis né, et le jour où j'ai été envoyé — ou : où la révélation est descendue sur moi. » (Sahîh Muslim)
L'année aussi. C'est l'année de l'Éléphant, et nous avons vu dans l'épisode précédent le témoignage de Qubâth ibn Ashyam qui le confirme. Les Arabes ne comptaient pas encore les années : il faudra attendre ʿUmar pour que le calendrier de l'hégire soit institué. Ils désignaient donc les années par leurs événements. Dans notre calendrier, cela correspond à peu près à 570.
Le jour du mois, en revanche, n'est pas établi. La majorité des savants le situent en rabîʿ al-awwal. Mais sur la date exacte, Ibn Kathîr rapporte de nombreux avis, et aucun texte du Prophète ﷺ ne la fixe. Ce que lui-même a transmis de sa naissance, c'est le lundi.
La naissance : ce qui est établi
Il y a là un phénomène que le Cheikh invite à remarquer. Plus un livre de Seerah est ancien, moins il en dit sur la naissance. Ibn Ishâq, l'un des tout premiers biographes, écrivait tout ce qui lui parvenait, et il en dit peu. Des livres écrits des siècles plus tard en disent beaucoup plus, avec une foule de détails. D'où viennent ces détails ?
Ainsi, des récits tardifs disent qu'il serait né déjà circoncis, qu'il se serait prosterné en naissant, ou qu'il aurait levé le doigt vers le ciel. Le Cheikh fait remarquer que les plus anciens biographes n'en disent rien. Nous n'avons pas besoin de légendes pour aimer le Prophète ﷺ. Il est le meilleur des hommes, et les faits suffisent à le montrer.
Un seul récit autour de sa naissance est authentique. Le Prophète ﷺ a dit que sa mère, lorsqu'elle le mit au monde, vit une lumière sortir d'elle, qui éclaira les palais de Bosra, au pays de Shâm. Le hadith est rapporté par l'imam Ahmad, et plusieurs spécialistes du hadith l'ont jugé authentique.
Pourquoi le Shâm ? Parce que c'est une terre bénie :
« Gloire à Celui qui, de nuit, fit voyager Son serviteur [Mohammed], de la Mosquée Sacrée (Masjid Al-Harâm) à la Mosquée Lointaine (Masjid Al-Aqsâ) dont Nous avons béni l'alentour, afin de lui faire voir certains de Nos signes. » (Coran 17 : 1)
Et parce que cette lumière annonçait la suite. Avant l'islam, Damas était le joyau de l'Empire byzantin : son commerce, sa culture, sa civilisation. Qui aurait pu imaginer qu'elle deviendrait un jour le cœur de la civilisation musulmane ? Or Bosra fut l'une des premières villes du Shâm à être ouvertes, quelques années seulement après la mort du Prophète ﷺ. La lumière que vit Âmina désignait l'endroit même où l'islam allait s'étendre.
Ce qui n'est pas établi
Beaucoup d'autres choses sont racontées autour de cette nuit : les temples des idolâtres qui se seraient effondrés, par exemple. Rien de cela n'est authentique.
On dit aussi que les djinns furent empêchés, cette nuit-là, d'écouter aux portes du ciel. Le Coran rapporte bien leurs paroles :
« Nous y prenions place pour écouter. Mais quiconque prête l'oreille maintenant, trouve contre lui un bolide aux aguets. » (Coran 72 : 9)
Mais l'opinion correcte est que ce changement s'est produit au début de la prophétie, quand le Prophète ﷺ avait quarante ans, et non à sa naissance.
⚠️ Sur le choix du nom « Muhammad ». Les biographes rapportent que c'est son grand-père ʿAbd al-Muttalib qui lui donna ce nom, alors presque inconnu à La Mecque. Quand on lui demanda pourquoi, il aurait répondu qu'il voulait qu'il soit loué de tous. Muhammad signifie en effet « celui qui est abondamment loué ».
C'est un récit de sîra, rapporté par les premiers biographes. Il n'a pas la valeur d'un hadith authentique.
Ce que cet épisode nous dit
Regardez ce qu'Allah a choisi. Pas l'empire le plus puissant, ni la civilisation la plus brillante. Il a choisi une terre où rien ne ferait obstacle : pas d'ordre établi à renverser, pas de monuments à défendre. Un peuple dur à la peine, attaché à sa parole, et maître d'une langue capable de porter le Coran. Une ville bâtie autour de la première Maison. Et une invocation, faite là par Ibrâhîm, qui attendait sa réponse.
Et cette réponse est venue au monde orphelin de père, l'année où Allah avait défendu Sa Maison, dans une famille dont les livres savent à peine quelques lignes.
C'est peut-être la première leçon de sa vie ﷺ, avant même qu'il ait dit un mot : ce qu'Allah élève ne doit rien à ce que les hommes admirent.
Sources
D'après un enseignement du Cheikh Dr. Yasir Qadhi.
Traductions coraniques : Muhammad Hamidullah.
Transcription et traduction : équipe Yahdi Qalbah.