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السِّيرَةُ

Le statut religieux du monde avant l'Islam

Épisode 4

Nous continuons là où nous nous étions arrêtés : l'Arabie avant la venue du Prophète ﷺ. Cette fois, nous nous concentrons sur la religion — celle des Arabes d'abord, puis celle du monde entier.

Pourquoi faut-il en passer par là ? Pour apprécier ce qui a été donné. Quand on comprend les opposés, on comprend chaque chose : quand on comprend la nuit, on comprend le jour. Ainsi, lorsque nous comprendrons la Jâhiliyya, lorsque nous comprendrons l'idolâtrie qui régnait avant l'islam, alors seulement nous mesurerons le bienfait qu'Allah nous a fait en envoyant Son Prophète ﷺ aux mondes.

Ce qu'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm avait laissé

Chaque communauté a eu son prophète. Les Arabes aussi : le leur était Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm, et son fils Ismâʿîl. C'est pourquoi le Coran revient si souvent sur « la religion de votre père Ibrâhîm ». Et Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm avait établi des pratiques qui ont tenu des milliers d'années, jusqu'à la venue du Prophète ﷺ.

Le caractère sacré de La Mecque. On l'appelle Haram, du même mot que harâm : beaucoup de choses licites à l'extérieur y deviennent interdites. On n'y chasse pas le gibier, on n'y arrache pas un arbre, on n'y prend pas une feuille. Tout ce qui y est naturel est la création d'Allah, on n'y touche pas. Et Allah dit : « Quiconque y entre est en sécurité. »

C'est une règle que notre Loi applique encore : si un criminel, quel qu'il soit, se réfugie dans le Haram, il y est en sécurité. Les Arabes du temps de la Jâhiliyya le respectaient déjà. Ibn ʿAbbâs a dit : « Nous voyions le meurtrier de son propre père faire le Tawâf, et personne ne touchait un cheveu de sa tête. »

Les mois sacrés. Quatre mois pendant lesquels toute hostilité s'arrête. Nul n'est autorisé à faire la guerre, tout le monde doit être en paix. Cela apporte la paix dans la société — et, accessoirement, cela fait vivre l'économie, car des tribus en paix commercent.

Le Hajj, enfin, avec ses rites : le Tawâf, le saʿî entre Safâ et Marwah, le sacrifice des bêtes autour du Haram, et jusqu'à l'usage de parer les animaux destinés au sacrifice — on les ornait de guirlandes pour que chacun sache qu'ils étaient dédiés aux pauvres du Haram. Tout cela vient d'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm.

Une parenthèse : ces rites viennent-ils du paganisme ?

De nombreux chercheurs non musulmans affirment que ces aspects de l'islam sont empruntés à la culture païenne : les païens vénéraient la Kaʿba comme un sanctuaire et faisaient le Tawâf, donc, disent-ils, le Prophète ﷺ aurait repris certains de leurs usages et y aurait ajouté sa part.

C'est une question de perspective. Eux ne voient pas que cela vient d'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm. Nous disons : il n'a rien emprunté, il a fait revivre l'enseignement originel d'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm et l'a purifié de ce que le paganisme y avait ajouté.

Ce qui ramène à la vraie question. Si les Arabes avaient pour prophète Ibrâhîm, qui enseignait le Tawhîd — un seul Dieu, aucune idole — et Ismâʿîl après lui, alors d'où vient le paganisme ?

D'où vient le paganisme ?

Nous ne le déduisons pas : le Prophète ﷺ nous l'a dit, et c'est donc pour nous un fait historique. Le hadith est dans le Sahîh Muslim. Il ﷺ a déclaré : « J'ai vu ʿAmr ibn Luhayy al-Khuzâʿî traîner ses entrailles dans le Feu. » Une punition sévère, et humiliante. Pourquoi lui ? Parce qu'il ﷺ a dit qu'il fut « le premier à changer la religion d'Ismâʿîl ». Remarquez l'expression : la religion d'Ismâʿîl — Ibrâhîm et Ismâʿîl avaient un seul Dîn, et c'était l'islam. ʿAmr ibn Luhayy fut le premier à le modifier. Il fut aussi le premier à introduire les superstitions :

« Allah n'a pas institué la Bahîrah, la Sâ'ibah, la Wasîlah ni le Hâm, mais ceux qui ont mécru ont inventé ce mensonge contre Allah, et la plupart d'entre eux ne raisonnent pas. » (Coran 5 : 103)

Ce sont quatre catégories d'animaux, régies par des règles si alambiquées qu'on peine à les retenir : telle femelle issue de telle portée doit être libérée, telle autre sacrifiée aux dieux. Des superstitions, des porte-bonheurs — le tout venu de lui.

On rapporte que ʿAmr ibn Luhayy se rendit en Syrie. Il y trouva les ʿAmâliq — les Amalécites, que l'Ancien Testament mentionne aussi : une civilisation ancienne, réputée invincible, décrite comme un peuple de géants, avec ses écrits et ses monuments. Il les vit adorer des idoles et demanda : « Que sont ces idoles ? » On lui répondit : « Ce sont nos sources de puissance. En cas de sécheresse, de famine, d'attaque, nous les implorons et le secours vient. » Il demanda alors qu'on lui en donne une, pour la ramener chez lui. On lui donna Hubal.

Hubal devint la première idole de la péninsule arabique, et l'idole principale des Quraysh. Des siècles plus tard, à Uhud, quand Abû Sufyân crut la victoire acquise, c'est son nom qu'il cria : « Uʿlu Hubal » — « Hubal l'emporte ». Le Prophète ﷺ dit : « Répondez-lui, ne laissez pas passer cela. » ʿUmar ibn al-Khattâb demanda : « Que répondons-nous ? » Il ﷺ dit : « Dites : Allâhu mawlânâ wa lâ mawlâ lakum » — Allah est notre protecteur, et vous n'avez pas de protecteur.

ʿAmr ibn Luhayy plaça donc Hubal devant la Kaʿba. C'est là que le paganisme commence.

La Talbiya modifiée

On rapporte aussi qu'il changea la Talbiya du Hajj — d'autres disent que le changement est venu quelques générations après lui.

La Talbiya, nous la connaissons tous : « Labbayka-llâhumma labbayk ». Labbayk signifie « me voici, je réponds à Ton appel ». Car il y a un appel, lancé au temps d'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm, et qui n'a jamais cessé :

« Et fais aux gens une annonce pour le pèlerinage (Al Hajj). Ils viendront à toi, à pied, et aussi sur toute monture, venant de tout chemin éloigné. » (Coran 22 : 27)

Quand nous partons au Hajj, nous répondons à cet appel-là. Et la formule d'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm disait : « Labbayka lâ sharîka laka labbayk » — me voici, Tu n'as pas d'associé.

Or celui qui change de religion ne peut plus dire cela. Les Quraysh avaient donc leur propre version, rapportée dans le Sahîh Muslim : ils gardaient « Tu n'as pas d'associé », puis ajoutaient un « sauf ». Sauf quoi ? « Sauf un associé qui T'appartient, et Tu le possèdes, lui et ce qu'il possède. » Autrement dit : Tu as des associés, mais c'est Toi le maître. Exactement la théologie de la Grèce et de la Rome antiques — un grand dieu, Zeus ou Jupiter, et des divinités mineures en dessous. Les Quraysh avaient inventé cette interprétation de fantaisie.

Quand a-t-il vécu ?

Impossible de donner une date exacte, et pour une raison simple : les Arabes ne datent pas, ils repèrent. Comme les anciens Chinois, ils enregistraient par événement — « l'année de l'Éléphant », ʿâm al-fîl. Ils n'avaient pas de calendrier : ni le romain, ni le perse, ni celui des Juifs. Il faudra attendre ʿUmar ibn al-Khattâb pour qu'un calendrier islamique existe. En attendant, on disait « deux ans après la grande bataille », « trois ans avant l'incident de l'Éléphant ».

Ce qu'on peut faire, en revanche, c'est situer sa génération : celle de Fihr, l'ancêtre fondateur des Quraysh. En comptant environ quarante à quarante-cinq ans par génération, cela place ʿAmr ibn Luhayy au premier siècle de l'ère chrétienne. Le Prophète ﷺ naît au sixième — vers 570. Environ cinq cents ans séparent donc l'arrivée de Hubal de la venue du Prophète ﷺ. Cinq siècles de paganisme pur, le temps qu'il fallait pour qu'il se répande dans toute l'Arabie.

Comment un seul homme a-t-il pu faire cela ?

Voilà la question qu'il faut se poser, et dont il faut tirer profit — pour ne pas retomber dans le même piège. Un seul homme change la religion d'Ibrâhîm et d'Ismâʿîl. Comment ? Allâhu aʿlam, mais on peut le ramener à trois facteurs.

1. Le complexe d'infériorité. Les Amalécites étaient une civilisation puissante : une histoire, des écrits, une architecture, une réputation d'invincibilité. ʿAmr ibn Luhayy en fut ébloui — « ce sont eux les puissants, prenons-les pour modèle en tout ». Parce qu'ils étaient invaincus, il a supposé qu'ils avaient raison sur tout.

La leçon vaut pour nous aujourd'hui. Qu'un pays soit puissant ne signifie pas qu'il ait la bonne morale, la bonne éthique, la bonne théologie. Qu'il ait la technologie, l'urbanisme, l'architecture, ne le rend pas meilleur en tout. Meilleur sur certaines choses, oui. Pas sur toutes.

2. Le prestige de celui qui parle. ʿAmr ibn Luhayy n'était pas n'importe qui : il était le chef des Khuzâʿa. Rappelons que les descendants d'Ismâʿîl avaient été chassés de La Mecque un temps, jusqu'à ce que Qusayy la reprenne — et entre-temps, ce sont les Khuzâʿa qui en avaient la charge. Ce n'est donc pas Quraysh qui a introduit l'idolâtrie, ce sont les Khuzâʿa ; Quraysh a suivi, ce qui reste à leur passif, mais ils ne l'ont pas commencée. Et leur chef était l'un des hommes les plus respectés d'Arabie : victorieux, défenseur de La Mecque contre les invasions, généreux. Son peuple l'aimait. Quand un homme aimé apporte une théologie, son peuple la suit.

3. L'ignorance. Au moins deux mille ans séparent Ibrâhîm et Ismâʿîl de ʿAmr ibn Luhayy. Deux mille ans sans prophète, sans guidance renouvelée : le message s'était dilué, et l'ignorance avait pris la place.

Ces trois facteurs, il faut les comprendre maintenant. Car notre religion est aujourd'hui pressée de toutes parts, et ce sont exactement les trois mêmes ressorts.

Le premier : le complexe vis-à-vis d'une civilisation plus puissante — technologiquement, militairement. Cela ne fait pas d'elle le guide moral du monde. Notre force est dans le Coran et la Sunna, et nous avons la vérité ; qu'une nation soit militairement supérieure ne la rapproche pas de la vérité.

Le deuxième : des gens très titrés, présentés comme les réformateurs qu'il faudrait écouter. Ils sont docteurs, universitaires, ils publient, ils sont célèbres, ils ont le don de la parole — exactement comme ʿAmr ibn Luhayy était écouté.

Le troisième : l'ignorance. Le musulman ordinaire ne connaît pas sa religion à fond ; quand un discours séduisant se présente, il est facile d'être hypnotisé. Ce n'est peut-être pas aussi grave que le shirk, mais c'est une même mécanique — et il est utile de la nommer.

Les cinq idoles du peuple de Nûh

Le Coran nous dit que l'idolâtrie a commencé chez le peuple de Nûh ʿalayhi-s-salâm :

« Et ils ont dit : “N'abandonnez jamais vos divinités et n'abandonnez jamais Wadd, Suwâʿ, Yaghûth, Yaʿûq et Nasr.” » (Coran 71 : 23)

Cinq noms. Ibn ʿAbbâs en rapporte l'histoire : nous sommes à une époque où il n'y a qu'un seul village sur terre, une seule civilisation. Ces cinq-là étaient des hommes justes, des hommes de bien. À leur mort, on fit d'eux des images et des statues, pour se souvenir de leur piété. Puis, génération après génération, on cessa de regarder la statue pour se souvenir : on se mit à l'adorer. C'est le marchepied dont Shaytân s'est servi.

Et voici ce qui étonne : ces cinq idoles étaient effectivement vénérées en Arabie à l'arrivée du Prophète ﷺ. Une tribu avait Wadd, une autre Suwâʿ, une autre Yaghûth, une autre Nasr — alors que le culte en avait disparu depuis des millénaires. Comment ces noms ont-ils resurgi ?

⚠️ Ce qui suit ne vient ni du Coran ni d'un hadith. Le Cheikh le présente explicitement comme un récit de livres d'histoire, en ajoutant lui-même : « nous ne saurons jamais si c'est certain ou non ».

Selon ce récit, Shaytân aurait inspiré à ʿAmr ibn Luhayy, par un rêve et des chuchotements, les noms de ces idoles anciennes, et l'aurait ainsi poussé à les faire revivre. Car Shaytân aussi souffle — c'est un mal, quand la révélation d'Allah est pure et vient de Lui :

« Et ne mangez pas de ce sur quoi le nom d'Allah n'a pas été prononcé, car ce serait une perversité. Les diables inspirent à leurs alliés de disputer avec vous. Et si vous leur obéissez, vous deviendrez certes des polythéistes. » (Coran 6 : 121)

Et Allah est plus savant. Ce récit ne fonde aucune règle ; il est rapporté ici par fidélité au cours.

Des pierres, puis trois cent soixante idoles

Une fois Hubal dressé devant la Kaʿba, les idoles se sont multipliées. Et la première manière fut celle-ci : on se mit à vénérer les pierres mêmes dont la Kaʿba était bâtie. Chaque caravane qui quittait La Mecque en emportait une, la traitait comme une idole, et l'adorait là où elle allait.

Nous, musulmans, n'y pensons pas assez : les briques de la Kaʿba ne sont ni sacrées ni saintes. Ce ne sont que de l'argile et du sable. Ce n'est pas le marbre du sol, ce n'est pas la kiswa de soie, ce ne sont pas les pierres — c'est le lieu qu'Allah a sanctifié. La Kaʿba elle-même est reconstruite tous les quelques décennies, comme n'importe quelle construction : celle que nous voyons aujourd'hui n'a qu'une poignée d'années. Dans cinquante ans, les fondations faibliront et il faudra la rebâtir. Le sacré est dans le lieu, dans la terre de La Mecque, pas dans le matériau.

Les gens de l'époque ne l'ont pas compris, et ils ont laissé le paganisme s'installer par cette porte. Abû Rajâ' al-ʿUtâridî, un Compagnon, raconte ce qu'ils faisaient avant l'islam — le hadith est dans le Sahîh Muslim : « Nous adorions les rochers et les pierres. Si nous en trouvions un plus beau que celui que nous adorions, nous jetions le premier et prenions l'autre. Et si nous voyagions dans le désert sans trouver de rocher, nous rassemblions du sable en tas, nous prenions du lait d'une chèvre pour le raffermir — puis nous faisions le Tawâf autour de ce tas de sable. »

Il est stupéfiant que des gens intelligents en arrivent là. Et pourtant, ce n'est pas une chose morte : il existe encore, en bien des endroits du monde, des pierres peintes devant lesquelles on dépose de la viande, du beurre, des sucreries — et devant lesquelles on s'incline. On lit cela, on se dit que ce n'est pas possible, puis on le voit de ses yeux.

Le mécanisme, lui, est toujours le même, et c'est lui qu'il faut retenir : on commence par honorer un objet pour se souvenir d'un homme pieux, et l'on finit par adresser à l'objet ce qui n'appartient qu'à Allah. C'est le marchepied. La question qui garde le cœur droit est toujours celle-ci : où est lâ ilâha illâ-llâh dans ce que je suis en train de faire ?

⚠️ Le récit qui suit est donné par le Cheikh comme une légende, telle que la rapportent les livres d'histoire, et non comme un fait établi. Ce qui est du Coran, c'est le verset — pas l'histoire.

Naïla et Isâf étaient deux idoles : Naïla placée sur Safâ, Isâf sur Marwah, et les Quraysh les touchaient en faisant le va-et-vient. Les livres racontent que ces deux-là étaient un homme et une femme qui, ne trouvant pas d'autre lieu, commirent l'illicite à l'intérieur même de la Kaʿba, et furent changés en pierre. Les Quraysh y virent un prodige et dressèrent leurs statues sur les deux monts.

Ce qui est certain, c'est la conséquence : à l'arrivée de l'islam, les musulmans hésitèrent — comment accomplir le saʿî, si ce parcours commémore Naïla et Isâf ? Allah révéla alors :

« As-Safâ et Al-Marwah sont vraiment parmi les lieux sacrés d'Allah. Donc, quiconque fait pèlerinage à la Maison ou fait l'Umra ne commet pas de péché en faisant le va-et-vient entre ces deux monts. Et quiconque fait de son propre gré une bonne œuvre, alors Allah est Reconnaissant, Omniscient. » (Coran 2 : 158)

Safâ et Marwah étaient sacrées avant que ces idoles n'y soient posées. Elles sont des signes d'Allah. « Nul péché » veut dire : ne vous sentez pas coupables, il n'y a aucun mal en Safâ et Marwah.

Lorsque le Prophète ﷺ conquit La Mecque, il y avait environ trois cent soixante idoles autour de la Kaʿba, de toutes formes et de toutes tailles : certaines à figure humaine, d'autres animales, la plupart mi-humaines mi-animales — le genre de figures que l'on retrouve du sphinx d'Égypte aux contes pour enfants.

Les Quraysh soutenaient aussi qu'Allah avait des filles, et que ces filles étaient les anges : ils adoraient donc les anges à ce titre. Il faut comprendre ici quelque chose d'essentiel sur les sociétés païennes : elles n'ont pas de credo. Nous, musulmans, avons une ʿaqîda — nous croyons en Allah, en Ses anges, au Jour du Jugement, au qadar. Une société idolâtre, elle, n'a pas de credo unifié : chacun peut adorer ce qu'il veut, se faire sa propre idée de ce que sa divinité peut ou ne peut pas, et tout cela y est également recevable. Chez les Arabes, c'était pareil : les uns croyaient au Jour du Jugement, les autres non, et rien ne les unifiait — sauf ce seul point : qu'il faut adorer ces idoles pour se rapprocher d'Allah.

Les exceptions : les Hunafâ'

Toute la société était-elle idolâtre ? Non. L'histoire signale quelques exceptions, et il y a du profit à les examiner. Les livres de Seerah mentionnent une poignée d'hommes appelés Hanîf, au pluriel Hunafâ'. Hanîf signifie « celui qui se détourne » : ils s'étaient détournés du shirk et tournés vers Allah.

Quss ibn Sâʿida est l'un des plus remarquables. Il n'était pas de Quraysh mais des Banû Iyâd, une tribu lointaine, du côté de l'actuel Oman et Bahreïn. Il devait avoir quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans lorsque le Prophète ﷺ, alors jeune homme d'une vingtaine d'années, le rencontra — Quss était venu à La Mecque pour le Hajj, qui était un droit ouvert à toute l'Arabie. Il prêchait contre l'idolâtrie, et il était l'un des plus éloquents qui soient ; certains disent que sa manière de parler est ce qui ressemble le plus au Coran, signe qu'il était resté sur la fitra.

« Ô gens, écoutez-moi et comprenez. Et quand vous aurez entendu, tirez-en profit. Car quiconque vit mourra sûrement. Et quiconque meurt ne peut plus rien faire. Et tout ce qu'Allah a décrété adviendra. »

Il disait aussi : « Ô peuple d'Iyâd, où sont les Thamûd ? Où sont les ʿÂd ? Où sont vos pères et vos grands-pères ? Qui récompensera celui qui a fait le bien sans jamais l'être ? Et qui punira celui qui a commis l'injustice sans jamais l'être ? » — il parlait du Jour du Jugement. Et il concluait : « Je jure par Allah qu'il doit exister une religion meilleure que celle sur laquelle vous êtes. » Il ne pouvait pas savoir laquelle : aucune prophétie n'était encore venue.

Bien des années plus tard, la neuvième année de l'Hégire, quand les Banû Iyâd embrassèrent l'islam, le Prophète ﷺ demanda : « Où est Quss ibn Sâʿida ? Qui parmi vous le connaît ? » On lui répondit qu'il était mort depuis longtemps. Il ﷺ dit alors : « Je me souviens de lui sur un chameau roux, et je me souviens qu'il avait un discours saisissant. Quelqu'un peut-il me le rappeler ? » On le lui rappela, et il ﷺ l'aima. Preuve qu'il restait des traces de Tawhîd.

Mais les Hunafâ' les plus importants furent quatre. Ibn Hishâm en rapporte le début, et c'est une belle histoire. Avant la venue du Prophète ﷺ, les Quraysh organisèrent un grand festival hors de La Mecque et y convièrent toute la ville : on exalta les idoles, on sacrifia, on fit le Tawâf autour d'elles. Quand la ville entière fut partie, quatre hommes étaient restés. Chacun se croyait seul ; chacun était trop gêné pour en parler. En se retrouvant, ils comprirent qu'ils pensaient la même chose. Ils se dirent : soyons amis, et gardons cela entre nous.

Ces quatre étaient : Waraqa ibn Nawfal ibn Asad — cousin de Khadîja bint Khuwaylid ibn Asad, de quarante ou cinquante ans son aîné, son père étant l'aîné des frères et celui de Khadîja le cadet ; ʿUbaydullâh ibn Jahsh — cousin du Prophète ﷺ par sa mère, qui était fille de ʿAbd al-Muttalib ; ʿUthmân ibn al-Huwayrith ; et Zayd ibn ʿAmr ibn Nufayl — cousin de ʿUmar ibn al-Khattâb, ʿAmr et al-Khattâb étant frères, Zayd ayant là encore quarante ou cinquante ans de plus que ʿUmar.

Ils se dirent : notre peuple s'est égaré, il a quitté la religion pure d'Ibrâhîm. Allons-nous tourner autour d'une pierre ? Allons-nous sacrifier à une pierre qui ne peut ni nous profiter ni nous nuire ? Cherchons la Hanîfiyya, la religion d'Ibrâhîm — car Allah appelle Ibrâhîm hanîf dans plus de huit versets, et les Arabes le savaient. Puis ils se séparèrent, et chacun quitta La Mecque à la recherche de la vérité.

Waraqa choisit le christianisme. Il en étudia les livres, apprit l'hébreu et l'araméen, et rejeta la religion des Quraysh. Il avait plus de quatre-vingts ans lorsque le Prophète ﷺ, à quarante, entendit « Iqra' bismi rabbika-lladhî khalaq ». Tout le monde le savait savant : à La Mecque, lire et écrire suffisait à faire de vous un professeur — lui lisait, écrivait, et parlait deux langues de plus. C'est pourquoi, quand la révélation descendit, Khadîja prit la main du Prophète ﷺ et dit : « Allons voir Waraqa, il sait ce genre de choses ; cela n'appartient pas à notre monde, nous n'avons jamais entendu cela. »

Et c'est Waraqa qui reconnut : « Oui, c'est cela que nous attendions. » Le Prophète ﷺ lui-même ne savait pas encore : « Qu'ai-je vu ? Quelle est cette entité venue à moi ? » Waraqa répondit : « C'est celle qui est venue à Mûsâ. C'est Jibrîl, le Nâmûs, le confident qu'Allah envoie aux prophètes. »

Puis il ajouta ces mots : « Comme je voudrais être un jeune homme en cet instant. J'ai cherché la vérité toute ma vie. » Imaginez soixante ou soixante-dix ans d'attente, et l'entendre au moment de mourir — « pour pouvoir te soutenir quand ton peuple te persécutera et te chassera ». Ce fut le premier choc du Prophète ﷺ : « Mon peuple va me chasser ? Mon peuple va s'opposer à moi ? » Et Waraqa, qui connaissait l'histoire des nations passées, répondit : « Oui. Jamais un prophète n'est venu avec la vérité sans que son propre peuple s'y oppose. »

Khadîja rapporte : « Fa-mâ labitha » — peu après cette conversation, il mourut. Le premier musulman à mourir à La Mecque fut Waraqa ibn Nawfal. Et l'on demande souvent qui fut le premier converti : on répond Abû Bakr. Mais après Khadîja, le premier homme fut Waraqa — avant même que la daʿwa ne commence, avant même que le Prophète ﷺ n'ait compris qu'il était prophète, Waraqa, lui, avait compris.

ʿUbaydullâh ibn Jahsh a l'histoire la plus triste. Il choisit d'abord le christianisme ; puis, quand le Prophète ﷺ commença à prêcher, il embrassa l'islam. Il épousa Umm Habîba et tous deux émigrèrent en Abyssinie. C'est là qu'il apostasia et revint au christianisme. Umm Habîba dut le quitter ; il mourut peu après, et le Prophète ﷺ la demanda en mariage : elle devint son épouse.

Il y a dans cet épisode un enseignement important, et je le dis parce que notre religion est attaquée sur ce point précis. On nous dit : « Votre loi est féroce — celui qui quitte votre religion, vous lui coupez la tête. » La réponse est simple : non. Voici un homme qui redevient chrétien en terre d'Abyssinie, chez le Négus, et personne ne touche un cheveu de sa tête. Ce n'est pas une terre où la Loi islamique s'applique. Dans les pays qui ne sont pas gouvernés par l'islam, il n'y a aucun doute que cela ne s'applique pas. Et là même où elle s'applique, les conditions requises sont longues.

ʿUthmân ibn al-Huwayrith devint chrétien et le resta jusqu'à sa mort. Nous ignorons s'il a jamais entendu le message du Prophète ﷺ : il quitta La Mecque pour n'y jamais revenir. Il gagna Rome, entra au palais de César, devint interprète — on avait besoin d'arabophones — reçut argent et prestige, et mourut chrétien. Quant à la date de cette dispersion, faisons le calcul : Waraqa a quatre-vingts ans quand le Prophète ﷺ en a quarante ; si elle a eu lieu quand Waraqa avait la vingtaine, elle est probablement antérieure à la naissance du Prophète ﷺ.

Zayd ibn ʿAmr ibn Nufayl a l'histoire la plus remarquable, et le Prophète ﷺ l'a rencontré plusieurs fois. Il ne choisit ni le christianisme ni le judaïsme : ni l'un ni l'autre ne l'a convaincu. Aux rabbins et aux prêtres qu'il rencontra, il dit : « Ce n'est pas la religion d'Ibrâhîm, et vous le savez. » Il revint donc à La Mecque et dit à son peuple : « Ô Quraysh, il n'y a plus personne dans cette ville sur la religion d'Ibrâhîm, à part moi. Vous l'avez tous rejetée. »

Asmâ' bint Abî Bakr — la sœur aînée de ʿÂ'isha, de vingt ans son aînée — se souvenait de l'avoir vu réprimander les Quraysh : parce qu'ils adoraient les idoles, leur offraient de la viande, et enterraient leurs filles vivantes. Et voici ce qui est beau : quand un Qurayshite voulait tuer sa fille, Zayd lui disait « donne-la-moi, je m'en occuperai, je l'élèverai, elle sera ma fille ». Il recueillait ainsi toutes les filles que les Quraysh voulaient tuer.

Il est authentiquement rapporté que le Prophète ﷺ le rencontra alors qu'il était encore jeune — peut-être dix-sept ou dix-huit ans, avant toute prophétie — et lui demanda : « Qu'y a-t-il entre toi et ton peuple ? D'où vient cette animosité ? » Voyez : même jeune, il ﷺ voulait comprendre, il avait l'esprit curieux. Zayd lui expliqua : « Je ne peux pas adorer des idoles ; je ne peux pas faire ce que ces gens font. » Et le Prophète ﷺ trouva là un esprit frère — car lui non plus, jamais, n'a vénéré une idole, ni incliné la tête devant elle, ni sacrifié pour elle.

Zayd mourut cinq ans avant que le Prophète ﷺ ne commence à prêcher le Tawhîd. Son fils, Saʿîd ibn Zayd, est l'un des dix Compagnons à qui le Paradis fut promis — l'un des ʿashara mubashshara — et pourtant nous le connaissons mal. Un jour, il demanda : « Ô Messager d'Allah, tu as connu mon père, tu sais sur quoi il était. Quel sera son sort dans l'au-delà ? » Le Prophète ﷺ répondit : « Il sera ressuscité au Jour du Jugement comme une communauté à lui seul. » Une communauté d'un seul homme, sans prophète, tant il était pieux. Et au retour du voyage nocturne, il ﷺ lui dit : « Je suis entré au Paradis et j'ai vu ton père : Allah l'a gratifié non pas d'un jardin, mais de deux. »

Ce qui montre qu'avant même la venue de l'islam, des hommes ont atteint le Paradis parce qu'ils avaient rejeté l'idolâtrie — leur fitra leur disait que quelque chose n'allait pas.

Et le reste du monde ?

Hors d'Arabie, nous l'avons dit : l'empire romain était chrétien, l'empire perse zoroastrien. Le zoroastrisme oppose un dieu du feu et un dieu des ténèbres, Ahura Mazda et Ahriman ; on y entretient un feu perpétuel et on l'adore. Du point de vue islamique, c'est une forme d'idolâtrie.

Quant au christianisme de Rome, il faut abréger. Après qu'Allah eut élevé ʿÎsâ ʿalayhi-s-salâm, on peut distinguer trois branches. La première, le gnosticisme, entièrement philosophique et mystique, dont nous ne parlerons pas : elle a disparu. Restent deux grands groupes, que les universitaires appellent les chrétiens judaïsants et les chrétiens pauliniens.

Les premiers se tenaient pour juifs : ils devaient suivre la Loi de Mûsâ, être circoncis, observer les règles alimentaires — et ils tenaient ʿÎsâ pour le messie annoncé, envoyé aux enfants d'Israël. C'est-à-dire, très exactement, ce que nous croyons.

Paul, lui, n'a jamais été un disciple : il affirmait avoir vu le Christ en vision. C'est lui qui a lancé une théologie entièrement nouvelle — le Christ n'est plus seulement un homme mais participe du divin ; il serait venu abolir la Loi, non l'accomplir ; qui croit en lui n'a plus de Loi à suivre. D'où la discussion sur la circoncision dans le Nouveau Testament, et la réponse de Paul : vous n'avez pas à être circoncis. De là viennent aussi les premiers éléments de la trinité.

Trois siècles durant, les chrétiens ont débattu : ʿÎsâ est-il un prophète, un dieu, un fils de dieu ? Qu'est-ce que l'Écriture ? Pendant ce temps, Rome était païenne et persécutait les chrétiens : on les jetait aux lions, Néron en fit brûler pour éclairer la ville. Puis survint, de leur point de vue, un miracle : alors qu'ils ne représentaient peut-être que trois ou quatre pour cent de l'Empire, l'empereur se convertit. Constantin fut le premier.

Et un empereur ne veut pas de querelles dans son empire. Il convoqua donc un concile — « vous tous qui vous disputez, venez, et décidons ce qu'est le christianisme ». C'est le concile de Nicée, en 325, dans l'actuelle Turquie. Constantin, lui-même issu du paganisme, voulait une version qui laisse place à des éléments païens : de là viennent le 25 décembre, les auréoles, l'idée de trinité, celle du fils de dieu. Le christianisme paulinien devint la norme officielle ; c'est de lui que viennent les orthodoxes, les catholiques et les protestants, soit la quasi-totalité des chrétiens d'aujourd'hui. Les autres furent persécutés à leur tour et s'exilèrent — une véritable hijra : certains gagnèrent le royaume du Négus, ce qui explique qu'on y trouvait davantage de chrétiens judaïsants ; d'autres partirent vers l'Iran.

⚠️ Un point d'histoire à manier avec prudence. Le cours affirme que Constantin aurait lui-même choisi les quatre Évangiles et fait brûler les autres écrits. C'est une affirmation contestée : la formation du canon chrétien s'est étalée sur plusieurs siècles et le concile de Nicée n'a pas statué dessus.

Ce qui n'est pas contesté, en revanche, est le fond du propos : une orthodoxie officielle s'est imposée à partir de Nicée, et les courants qui s'en écartaient ont été marginalisés puis persécutés. C'est ce point-là qui sert la suite de l'épisode.

Nicée, c'est 325 ; le Prophète ﷺ naît en 570. Deux siècles et demi plus tard, il subsiste donc quelques traces du christianisme d'origine. Et le récit le plus éclairant que nous ayons est celui de Salmân al-Fârisî.

Salmân al-Fârisî

Son histoire est longue ; elle est rapportée par Muslim et par l'imam Ahmad, et elle est authentique. Je vous invite à la lire en entier dans les livres de Seerah ; je n'en donne ici que l'essentiel.

Salmân était fils de prêtre, en Perse. Son père gardait le feu. Les zoroastriens doivent l'entretenir jour et nuit sans jamais l'éteindre — au point que, pour bâtir un nouveau temple, ils ne peuvent pas craquer une allumette : ils doivent apporter le feu d'un temple existant, car ils le croient éternel. Le travail de Salmân était donc d'aller entretenir ce feu.

Sur son chemin se trouvait un monastère. Il raconte : « Cet homme avait une autre religion, et cela m'intriguait. Je passais chaque jour et j'écoutais ses chants. C'était fascinant, cela m'attirait. Un jour, j'ai eu le courage d'aller lui demander : peux-tu me parler de ta religion ? »

Le moine lui prêcha le christianisme. Peu à peu, Salmân comprit que ce qu'il faisait, lui, était de l'idolâtrie, et que ce moine-là adorait Allah seul. Il se convertit en secret. Quand son père le découvrit — le fils du prêtre ! — il l'enchaîna à la maison et le fit souffrir. Salmân finit par s'échapper et gagna la Syrie. Le moine, lui, avait déjà été exécuté pour avoir converti le fils du prêtre ; mais il avait eu le temps de lui dire où aller : « Ne va pas dans la capitale, ne va pas à Rome. Va à tel monastère, ce sont des gens de ma compréhension. » Preuve, au passage, que ce moine n'était pas sur le christianisme paulinien.

Salmân alla donc là-bas, devint le disciple principal du moine, et apprit à adorer. Puis ce moine mourut, en le renvoyant vers un autre. Cela se produisit quatre fois. Au quatrième, Salmân était déjà un homme âgé. Et ce quatrième-là lui dit ceci : « De mes compagnons, je ne connais plus personne qui soit resté sur cette compréhension. Ils sont tous partis. Mais tu arrives à une époque où celui qui a été promis est sur le point de venir. »

⚠️ Sur l'âge de Salmân. Certains récits lui prêtent trois cents ans de vie. Le Cheikh le dit lui-même : « nous comprenons que c'est un peu une légende ». Il était très probablement centenaire, et le plus âgé des Compagnons de Médine — ce qui suffit largement au récit.

Ce que ces hommes savaient, nous n'y avons pas accès. Mais Salmân nous rapporte, dans un hadith authentique, ce qu'ils lui ont dit : les signes sont réunis, l'heure est proche, va chercher cet homme. Et ils lui donnèrent trois signes.

1. Il paraîtra dans une terre de palmiers ; va au pays connu pour ses dattes.
2. Il porte une marque physique : le khâtim, le sceau de la prophétie, entre les épaules.
3. Il accepte les cadeaux, mais jamais l'aumône. — Et c'est encore vrai dans notre fiqh aujourd'hui : on ne donne pas l'aumône aux descendants du Prophète ﷺ.

Salmân demanda quelle terre était la plus réputée pour ses dattes. On lui dit : Khaybar, près de Yathrib. Il demanda comment s'y rendre : « des caravanes arabes commercent ici, à Damas ; pars avec l'une d'elles. »

Salmân était un moine : ni argent, ni prestige, ni clan, ni personne pour le défendre. Il demanda à un groupe de marchands s'ils allaient à Khaybar ; ils dirent oui, viens avec nous — et ils l'enlevèrent pour le vendre comme esclave. Dans une société sans loi, un homme sans clan n'a personne pour se battre pour lui. Il fut vendu à des juifs qui vivaient précisément à Yathrib, la future Médine. Et il y travailla comme esclave pendant des décennies, jusqu'à ses soixante-dix ans.

Puis la rumeur se répandit qu'un homme se disait prophète et qu'il allait émigrer à Médine — et les juifs s'en inquiétaient, croyant que venait le roi des Arabes. Salmân raconte qu'il cueillait des dattes en haut d'un palmier quand il entendit son maître dire à son frère : « le roi des Arabes est arrivé. » C'était le premier jour de l'Hégire. C'était ce qu'il attendait depuis vingt ans. Il se laissa littéralement tomber au sol, courut demander : « Que s'est-il passé ? Est-il venu ? Est-il venu ? » Son maître le frappa à la tête : « Retourne à ton travail. Qu'est-ce que cela peut te faire ? » — Tu es un esclave. Retourne travailler.

Salmân retourna donc finir sa tâche. Puis il prit une part de ses propres dattes, sa nourriture, et se rendit chez le Prophète ﷺ, deux ou trois jours après son arrivée : « J'ai entendu que tu étais étranger dans cette ville. Voici une aumône pour toi. » Le Prophète ﷺ dit aux Compagnons : « Mangez » — et lui n'en mangea pas.

Le lendemain, sa tâche finie, il revint avec une autre assiette : « Aujourd'hui, ce sont des dattes, et c'est un cadeau. » Le Prophète ﷺ dit aux Compagnons : « Mangez » — et il mangea avec eux.

Le cœur de Salmân s'emballe : la terre de dattes, le refus de l'aumône, deux signes. Restait le troisième. Il se plaça derrière le Prophète ﷺ pour tenter d'apercevoir son dos. Le Prophète ﷺ comprit : il dégagea son épaule et lui montra le sceau. Alors ce vieil homme se mit à pleurer, à sangloter ; il vint embrasser ses mains et ses pieds, et lui raconta toute son histoire.

Le Prophète ﷺ dit : « Il faut t'affranchir. » Ses maîtres, apprenant que le Prophète ﷺ le voulait, fixèrent un prix absurde : cent cinquante palmiers. « Où trouverai-je cent cinquante palmiers ? » demanda Salmân. Le Prophète ﷺ lui dit : « À la prochaine saison des semis, appelle-moi. » Et il vint, et de ses propres mains il planta ces arbres. Un an plus tard, ils portaient. « Voici ta rançon, Salmân. Tu es libre. »

Héraclius

L'histoire de Salmân montre à quel point les vrais chrétiens étaient devenus rares. Une autre le montre aussi, rapportée dans le Sahîh al-Bukhârî : celle de l'empereur Héraclius.

Héraclius régnait du vivant du Prophète ﷺ. Contrairement à la plupart des politiques, c'était un homme instruit, un lettré, formé au christianisme. Quand le Prophète ﷺ écrivit aux souverains — c'était vers la huitième ou la neuvième année de l'Hégire — la lettre destinée à Héraclius passa par son gouverneur ; mais l'empereur se trouvait alors en visite à Iliyâ, c'est-à-dire Jérusalem, et elle lui parvint donc plus vite que prévu. Elle disait :

« Ceci est de Muhammad, Messager d'Allah. Empereur de Rome, accepte l'islam, tu seras en sécurité, et Allah te donnera une double récompense. Si tu le rejettes, tu porteras la charge de tout ton peuple, car tu en es le chef. »

Héraclius demanda à ses vizirs : « Y a-t-il des Arabes en ville ? » — « Oui, la caravane de La Mecque est à Jérusalem en ce moment. » — « Amenez-les au palais. » Imaginez : des marchands sur un marché, que les gardes romains viennent chercher pour les conduire au palais. Ils tremblaient : qu'avons-nous fait ?

Et celui qui se présenta n'était autre qu'Abû Sufyân. La conversation entre lui et l'empereur est enregistrée dans Bukhârî. À la fin, Héraclius lui dit : « Si ce que tu m'as dit est vrai, alors c'est le prophète que nos Écritures ont annoncé. »

Arrêtons-nous là. Il n'y a pas d'annonce de ce genre dans le Nouveau Testament tel que nous le connaissons. Héraclius avait donc accès à des écrits que le reste des chrétiens n'avait pas — ce qui, pour l'empereur de Rome, n'a rien d'invraisemblable. Et il ajouta : « Je savais qu'il viendrait, mais je ne l'imaginais pas de votre race. Je pensais qu'il viendrait des juifs. »

Il écrivit à un évêque de ses proches, qui pensait comme lui, et l'évêque confirma : « Oui, il réunit tous les signes. » Et pourtant Héraclius n'a pas accepté l'islam. Il avait compris qu'en l'acceptant, il cesserait d'être empereur. Quand on est l'homme le plus puissant de la terre, c'est trop demander. Il a refusé de quitter son trône pour se soumettre à Allah, et il est mort sur sa religion.

Ce que cette obscurité nous enseigne

C'est dans cette nuit-là que notre Prophète ﷺ a été envoyé. Et c'est lui-même qui la décrit, dans un hadith du Sahîh Muslim : « Mon Seigneur m'a ordonné de vous enseigner ce que vous ignoriez », puis : « Allah a regardé les gens de la terre et Il les a tous réprouvés, Arabes et non-Arabes, hormis quelques restes des gens du Livre. » Le terme employé est le plus dur de la langue. Il les réprouvait tous à cause de l'idolâtrie, à cause de la Jâhiliyya — sauf ceux-là, les maîtres de Salmân, et guère plus.

Voilà pourquoi nous appelons cette époque Jâhiliyya : l'ignorance profonde. Et voilà pourquoi Allah appelle le Prophète ﷺ « la lumière », et « une miséricorde pour les mondes » : après sa venue, il n'y aura plus jamais ce genre d'ignorance. Trois bénéfices, pour finir.

1. La guidance ne vient que d'Allah. Pas de notre intelligence, pas de notre philosophie, pas de nos raisonnements. Le monde est resté des siècles sans prophète, du temps de ʿÎsâ ʿalayhi-s-salâm à celui du Prophète ﷺ. Qu'est-il arrivé ? Aucun philosophe n'a su concevoir la vérité ; aucun théologien, aucun intellectuel n'a su guider l'humanité. Puis Allah a révélé le Coran, et la guidance est venue.

C'est capital, parce que l'homme moderne croit que la guidance est la somme de nos expériences : on ajuste, on adapte, on change ; ce qui est illicite aujourd'hui deviendra licite demain, et inversement — nos grands-pères trouvaient cela inconvenant, nous le trouvons bien, donc c'est bien, nous sommes progressistes. Non. Notre guide est le Coran et la Sunna, et il est définitif. Nous n'allons pas les ajuster aux humeurs d'une société ni aux goûts d'une génération.

Et si l'humanité ne pouvait pas trouver la guidance avant qu'Allah ne la révèle, qui le pourrait ? Allah dit à Son Prophète ﷺ lui-même :

« Ne t'a-t-Il pas trouvé égaré ? Alors Il t'a guidé. » (Coran 93 : 7)

Et : « Tu ne savais pas ce qu'était le Livre, ni la foi » — jusqu'à ce que le Coran lui soit donné. Notre Prophète ﷺ, assis dans la grotte de Hirâ', ne connaissait pas la vérité ultime avant que Jibrîl ne descende. Qui prétendra alors que les philosophes modernes en savent plus que lui ﷺ ? Que des spécialistes des sciences humaines peuvent, assis dans une pièce, décider comment les hommes doivent vivre ?

« L'homme pense-t-il qu'on le laissera sans obligation à observer ? » (Coran 75 : 36)

2. La plupart des hommes suivent. Ils font ce que font leurs chefs. Regardez les Quraysh : ils savaient que ce n'était pas la religion d'Ibrâhîm, mais rompre était trop coûteux. Au fond, ils savaient que quelque chose n'allait pas — seulement, quand une société entière commet une faute, il est facile de suivre. La majorité veut suivre ses désirs ; il faut le dire franchement. Et Allah nous dit : non, il y a une Loi, et cette Loi vous apprendra à devenir meilleurs.

3. Quiconque est sincère sera guidé. C'est ce que nous disent l'histoire de Salmân et celle de Zayd ibn ʿAmr. Peu importe que vous viviez dans la Jâhiliyya, peu importe que vous soyez entouré d'idoles : si le cœur est pur et qu'il veut connaître la vérité, Allah l'y conduira. Allah a tiré Salmân al-Fârisî du fond de la Jâhiliyya, dans un pays qui n'était même pas chrétien, et l'a rapproché de la vérité étape par étape — jusqu'à l'amener aux pieds du Prophète ﷺ.

Quand nous montrons notre sincérité à Allah, Allah nous montre Sa miséricorde et nous guide.

Sources

D'après un enseignement du Cheikh Dr. Yasir Qadhi.

Source (playlist YouTube) ↗

Traductions coraniques : Muhammad Hamidullah.

Transcription et traduction : équipe Yahdi Qalbah.

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