Avant de raconter une vie, les livres de Seerah racontent une lignée. Ce n'est pas une politesse d'usage : chez les Arabes de ce temps-là, la lignée décidait de tout — du statut d'un homme, du crédit qu'on accordait à sa parole, du droit qu'il avait de parler en public. On ne pouvait pas comprendre l'accueil fait au Prophète ﷺ sans savoir de qui il descendait.
Cet épisode couvre donc deux choses : d'où viennent les Arabes et d'où vient le Prophète ﷺ, puis les quatre hommes de sa lignée proche qui ont fait de La Mecque ce qu'elle était — jusqu'à l'année où une armée est venue détruire la Kaʿba, l'année même de sa naissance.
Qui sont les Arabes ?
Il faut le dire d'emblée : sur cette question, il n'y a rien de scientifique. Ce sont des récits que les Arabes se sont transmis de génération en génération, et c'est le récit standard que les livres rapportent. Selon lui, les Arabes se divisent en deux grandes familles.
Les Arabes éteints — al-ʿArab al-bâ'ida. Ceux qui ont disparu. Ce sont les plus anciennes civilisations connues de la péninsule, parmi les plus anciennes civilisations humaines connues tout court. Le Coran en nomme certaines : ʿÂd, Thamûd. Elles ont prospéré il y a cinq à six mille ans, au tout début de l'histoire écrite. Certaines ont été détruites par Allah, d'autres ont fui ou ont été anéanties par la guerre. Selon l'opinion majoritaire, leur descendance s'est éteinte complètement. Elles ne sont plus que dans les livres d'histoire.
Les Arabes restants — al-ʿArab al-bâqiya. Ceux qui sont demeurés. Et ceux-là se divisent encore en deux :
- al-ʿArab al-ʿâriba, les Arabes de souche : ceux qui étaient arabes depuis toujours ;
- al-ʿArab al-mustaʿriba, les Arabes devenus arabes : ceux qui ont acquis la langue.
À chacune de ces deux branches, la tradition attribue un ancêtre fondateur. Ils ne sont pas frères, et ils n'appartiennent pas à la même époque.
Qahtân, et d'où vient le mot « arabe »
Pour les Arabes de souche, on nomme Qahtân, ou parfois son fils Yaʿrub. Et c'est de ce nom-là, disent-ils, que vient le mot ʿarab : Yaʿrub aurait été le premier à parler ce qui allait devenir l'arabe, son peuple fut appelé al-ʿarabî, et l'on parle depuis des Arabes qahtânites. Ils étaient surtout établis au sud de la péninsule — les anciennes civilisations du Yémen.
Qui était Qahtân ? Un descendant de Sâm, fils de Nûh ʿalayhi-s-salâm. C'est de Sâm que vient le mot sémite. Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm descend lui aussi de Sâm : Qahtân et Ibrâhîm ne sont ni frères ni contemporains — nous ignorons complètement quand Qahtân a vécu — mais ils remontent au même ancêtre. Tous deux sont donc sémites. L'imâm at-Tabarî a dit que de Sâm partent deux branches : l'une mène à Ibrâhîm, l'autre à Qahtân.
⚠️ Sur le hadith des trois fils de Nûh. Il existe dans le Sunan at-Tirmidhî un hadith selon lequel le Prophète ﷺ aurait dit : « Sâm est le père des Arabes, Yâfith le père des Byzantins, et Hâm le père des Africains. » Les savants ne s'accordent pas sur son authenticité : certains le retiennent, d'autres non. Le Cheikh le signale lui-même comme tel.
Le récit biblique dit à peu près la même chose : Nûh eut trois fils, et de ces trois fils viennent toutes les branches de l'humanité. La science moderne, elle, ne reconnaît aucune de ces filiations, parce qu'elle procède autrement.
Et Allah est plus savant. Rien de ce paragraphe ne fonde une règle ; il est rapporté par fidélité au cours.
ʿAdnân, et les Arabes devenus arabes
L'autre branche, ce sont les Arabes ʿadnânites : les descendants d'Ismâʿîl ʿalayhi-s-salâm. L'un de ses descendants — nul ne sait combien de générations plus tard — s'appelait ʿAdnân.
Pourquoi dit-on d'eux qu'ils sont « devenus » arabes ? Parce qu'Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm ne parlait pas arabe. Il venait d'Irak et du Shâm, et sa langue était une langue sémitique ancienne — la mère de l'hébreu et de l'arabe, sans être ni l'un ni l'autre, et probablement plus proche de l'hébreu ancien. Quand ses descendants se sont installés dans la péninsule, ils ont appris la langue des gens du lieu, et selon toute vraisemblance ils l'ont enrichie ; c'est ce que fait chaque civilisation qui s'installe.
Notre Prophète ﷺ est un Arabe ʿadnânite, pas un Arabe qahtânite. Et une chose est fixée, dans cette lignée, avec une précision que rien d'autre n'atteint : il y a exactement vingt générations entre lui ﷺ et ʿAdnân.
Une note pour ceux qui connaissent les tribus : ʿAdnân eut un lointain petit-fils nommé Mudar, et un autre nommé Rabîʿa — les deux grandes branches ʿadnânites.
Il faut savoir qu'il existait toute une science classique consacrée à cela, ʿilm al-ansâb, la science des généalogies. C'est l'une des plus rares aujourd'hui. On mémorisait littéralement les branches et les arbres, et les Arabes en tiraient une grande fierté : celui qui connaissait les ansâb était, à leurs yeux, ce que nous appellerions un homme cultivé. Il avait lu les classiques — et les classiques, à cette époque, c'étaient les généalogies.
Quand ʿAdnân a-t-il vécu ?
Ibn al-Kalbî — mort en 240 de l'hégire, l'un des tout premiers spécialistes des généalogies — rapporte que Maʿad, fils de ʿAdnân, vivait à l'époque de ʿÎsâ ʿalayhi-s-salâm. ʿAdnân serait donc d'une génération antérieure.
Le calcul tombe juste, et il vaut la peine d'être refait. Cent ans, dans une famille, cela fait environ trois générations : remontez de cent ans dans la vôtre, vous ne tombez pas sur votre grand-père mais sur votre arrière-grand-père. Or il y a environ 570 ans entre ʿÎsâ ʿalayhi-s-salâm et la naissance du Prophète ﷺ, et vingt générations entre ʿAdnân et lui ﷺ. Divisez : cela donne un peu moins de trente ans par génération — exactement l'âge auquel les hommes ont ordinairement leurs enfants.
La datation tient donc : ʿAdnân a vécu autour de 30 avant l'ère chrétienne. Quant à Qahtân, nous n'en savons rien, sinon qu'il le précède de plusieurs siècles. On le sait par un détail : Ismâʿîl ʿalayhi-s-salâm s'est marié chez les Jurhum, qui sont une branche qahtânite. Il fallait donc que Qahtân existe déjà.
Trois étages, et un seul est solide
La lignée du Prophète ﷺ se lit en trois tronçons, et ils n'ont pas du tout la même valeur.
1. De lui ﷺ à ʿAdnân : c'est établi. Vingt générations, aucune divergence, tout le monde les connaît, tout le monde les a mémorisées. C'est gravé dans le marbre.
2. De ʿAdnân à Ismâʿîl : nous ne savons pas. Ni les noms, ni le nombre. At-Tabarî à lui seul rapporte sept opinions différentes : l'une compte sept ancêtres, une autre huit, une autre neuf, une autre quarante et un. Les sources juives et chrétiennes ne peuvent rien nous apprendre, pour une raison simple : elles ne s'intéressent pas à la descendance d'Ismâʿîl. La Bible mentionne bien qu'Allah fera de lui une grande nation, et elle cite « les fils de Qédar » — Qaydâr est un fils d'Ismâʿîl et un ancêtre de ʿAdnân. Mais c'est à peu près tout. Le reste vient du folklore arabe, qui n'a pas été conservé avec soin. Sept noms semblent d'ailleurs bien peu : sept générations feraient à peine trois siècles, ce qui ne suffit pas à couvrir l'écart. Quarante paraît plus vraisemblable. Mais nous ne savons pas.
3. D'Ismâʿîl à Âdam : une seule source, et ce n'est pas la nôtre. C'est la Torah. Vous avez sans doute déjà vu ces grands tableaux généalogiques imprimés dans le monde musulman, qui remontent du Prophète ﷺ jusqu'à Âdam ʿalayhi-s-salâm ; on les trouve partout, y compris en ligne. Il faut les lire pour ce qu'ils sont : un tiers de vérité, un tiers de conjecture, un tiers de légende. La partie vérifiée est celle qui va du Prophète ﷺ à ʿAdnân. Le reste, nous ne l'avons pas dans notre propre tradition.
⚠️ Ce qui suit est un raisonnement, pas un enseignement établi. Le Cheikh le présente lui-même comme conjectural : « ce ne sont pas des preuves certaines ». Nous le rapportons parce qu'il répond à une objection que beaucoup de musulmans entendent, mais il n'engage aucune croyance.
Si l'on compte les générations de ces tableaux, on en trouve environ cinquante-cinq entre Âdam ʿalayhi-s-salâm et le Prophète ﷺ. Ce compte colle exactement à la chronologie de six mille ans que retiennent le judaïsme orthodoxe et le christianisme fondamentaliste — et il pose alors un problème sérieux face à l'archéologie, aux restes humains et aux peintures rupestres, que l'on date sans difficulté de dizaines de milliers d'années.
La réponse du Cheikh est nette : rien dans notre tradition ne nous oblige à croire à six mille ans. Nous n'avons aucun cadre temporel imposé, et nous n'avons donc aucun problème à remonter aussi loin que la science le montre. Mais alors, ces lignées sont forcément incomplètes : il a dû y avoir beaucoup plus d'hommes entre ʿAdnân et Ismâʿîl, et entre Ismâʿîl et Âdam.
Trois indices vont dans ce sens. Le premier : on rapporta à l'imâm Mâlik ibn Anas qu'un homme prétendait remonter sa lignée jusqu'à Âdam ʿalayhi-s-salâm. Il le désavoua : « Qui la lui a transmise ? » Et comme on lui demandait s'il acceptait au moins de remonter jusqu'à Ismâʿîl, il répondit : « Même cela, j'en doute. » Le deuxième : un hadith rapporté par at-Tabarânî dans le Muʿjam al-kabîr, dont la chaîne présente une faiblesse — le Prophète ﷺ, entendant un homme réciter sa généalogie jusqu'à Nûh ʿalayhi-s-salâm, aurait dit : « Les généalogistes ont menti », avant de réciter le verset. Le troisième : ce verset lui-même.
« Et les ʿÂd, les Thamûd, les gens d'Ar-Rass et de nombreuses générations intermédiaires ! » (Coran 25 : 38)
Si Allah dit « nombreuses », il est difficile d'y loger dix ou quinze hommes. Et Allah est plus savant.
Les vingt noms
Voici la lignée, telle qu'elle est reçue sans divergence :
Muhammad, fils de ʿAbd Allâh, fils de ʿAbd al-Muttalib, fils de Hâshim, fils de ʿAbd Manâf, fils de Qusayy, fils de Kilâb, fils de Murra, fils de Kaʿb, fils de Lu'ayy, fils de Ghâlib, fils de Fihr, fils de Mâlik, fils d'an-Nadr, fils de Kinâna, fils de Khuzayma, fils de Mudrika, fils d'Ilyâs, fils de Mudar, fils de Nizâr, fils de Maʿad, fils de ʿAdnân.
Nous ne savons pas grand-chose de la plupart d'entre eux. Mais le Prophète ﷺ en a lui-même nommé quelques-uns, et ce hadith est dans le Sahîh Muslim : « Allah a choisi Kinâna parmi les descendants d'Ismâʿîl ; puis Il a choisi Quraysh parmi Kinâna ; puis Il a choisi les Banû Hâshim parmi Quraysh ; puis Il m'a choisi parmi les Banû Hâshim. »
Quatre sélections successives, qui vont du plus large au plus étroit et s'arrêtent sur lui ﷺ.
Cela comptait immensément pour ses contemporains. Quand Jaʿfar ibn Abî Tâlib s'adressa au Négus, il commença par là : « Allah nous a envoyé un messager dont nous connaissions la lignée. » Et quand al-Mughîra ibn Shuʿba se tint devant Yazdegerd, le dernier empereur de Perse, il lui dit : « Allah nous a envoyé un homme que nous connaissons — nous connaissons sa lignée, son visage et son lieu de naissance. Sa terre est la meilleure de nos terres, sa lignée la meilleure de nos lignées, sa maison la meilleure de nos maisons, sa tribu la meilleure de nos tribus, et lui-même était le meilleur d'entre nous. »
Ce que la noblesse de lignée veut dire — et ce qu'elle ne veut pas dire
Ici, une mise au point s'impose, parce que la confusion est répandue.
Devant Allah, la lignée ne pèse rien. Personne n'entrera au Paradis ou en Enfer à cause de son père. Le critère est dit, et il est unique :
« Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand-Connaisseur. » (Coran 49 : 13)
Et le Prophète ﷺ l'a redit dans les termes les plus clairs : « Nul Arabe n'a de supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe, ni un Blanc sur un Noir, ni un Noir sur un Blanc — sinon par la piété. » Il n'y a là-dessus aucune discussion.
Cela dit, la lignée n'est pas rien dans ce monde-ci. Toutes les sociétés le reconnaissent, y compris celles qui croient l'avoir effacé : là où un nom de famille est associé à quelques générations d'hommes qui ont accompli des choses, des portes s'ouvrent — mérité ou non, c'est ainsi que le monde fonctionne. Ce n'est pas condamnable en soi ; ce qui est condamnable, c'est de le pousser jusqu'à la vantardise, le fakhr, ou jusqu'au racisme.
La tradition sunnite reconnaît de la même manière un rang particulier aux Ahl al-Bayt, la famille du Prophète ﷺ, et certaines dispositions leur sont propres. Mais le principe reste intact et la tradition le rappelle elle-même : ceux d'entre eux qui sont droits ont une double récompense et un double respect ; ceux qui ne le sont pas, leur lignée ne les fera pas entrer au Paradis. Les règles précises qui découlent de ce statut relèvent du fiqh, et non de ce texte.
Et l'on comprend, dans ces conditions, qu'Allah n'ait pas choisi Son Prophète ﷺ ailleurs que dans la meilleure lignée de l'histoire des hommes.
Mudar et Kinâna
Deux ancêtres méritent un mot au passage.
Mudar serait le premier des Arabes à avoir dressé les chameaux pour le voyage et à en avoir tiré des caravanes — et l'on rapporte de lui les premiers chants de conduite, ces cadences que l'on lance au chameau pour le faire avancer.
Kinâna n'est pas un nom, c'est un surnom : il désigne le carquois, l'étui où l'on range les flèches. On l'appelait ainsi pour sa bravoure et parce qu'il était un réservoir de savoir et de sagesse. Les livres d'histoire rapportent que les gens accomplissaient le hajj avec une double intention : venir à La Mecque, et rencontrer Kinâna. Il vécut très vieux, et l'on a conservé de lui des paroles et des amthâl — ces sentences brèves qui condensent une sagesse — en arabe classique. C'était une figure légendaire, restée vivante jusqu'à l'époque du Prophète ﷺ.
Qui est « Quraysh » ?
Relisez la liste des vingt noms : il n'y a personne qui s'appelle Quraysh. C'est qu'il ne s'agit pas d'un nom mais d'un titre, et trois hommes l'ont porté — ce que les savants appellent le Grand, le Moyen et le Petit Quraysh.
Deux sont les vrais candidats : an-Nadr, quatorzième ancêtre, et Fihr, douzième. On dit qu'an-Nadr est le Grand Quraysh, Fihr le Moyen, et Qusayy — cinquième ancêtre — le Petit.
L'opinion la plus forte retient Fihr, et pour une raison vérifiable : c'est chez lui que se rejoignent toutes les sous-tribus de Quraysh — les Banû Hâshim, les Banû Zuhra, les Banû Makhzûm, les Banû Umayya, les Banû ʿAbd Shams, une douzaine en tout à l'époque du Prophète ﷺ. Autre vérification : les dix Compagnons à qui le Paradis fut promis étaient tous qurayshites ; si l'on remonte leurs lignées jusqu'à ce qu'elles se croisent, elles se croisent chez Fihr.
Que signifie le mot ? Là encore, plusieurs opinions : du commerce, parce que Quraysh commerçait ; du rassemblement, parce que l'un de leurs ancêtres les a réunis à La Mecque ; ou de la conquête, selon un récit rapporté par at-Tabarî. Quoi qu'il en soit, le titre est resté attaché à Fihr, et ses descendants s'appellent qurashî.
Qusayy, celui qui a repris La Mecque
Nous arrivons aux quatre ancêtres proches, ceux dont nous savons quelque chose : Qusayy, ʿAbd Manâf, Hâshim, ʿAbd al-Muttalib. Chacun a changé le cours de l'histoire de Quraysh — et il vaut la peine de remarquer que chacun l'a changé dans un domaine différent.
Qusayy a vécu autour de l'an 400, soit environ cent soixante-dix ans avant la naissance du Prophète ﷺ. C'est lui qui a commencé l'ascension.
Car La Mecque, à ce moment-là, ne leur appartenait pas. Elle était aux mains de Khuzâʿa, une autre branche des descendants d'Ismâʿîl, mais pas de la descendance de Fihr — donc pas qurayshite. Khuzâʿa l'avait prise aux Jurhum, ces anciens Arabes chez qui Ismâʿîl ʿalayhi-s-salâm s'était marié et qui, avec le temps, s'étaient mis à surtaxer les gens. Khuzâʿa les renversa et chassa tout le monde, y compris les descendants de Fihr. Les futurs Quraysh vivaient donc dans de petits campements à distance de la ville, mais pas dans la ville.
⚠️ Ce qui suit vient des livres d'histoire, rapporté notamment par Ibn Ishâq, et non du Coran ni d'un hadith. Le Cheikh le donne d'ailleurs comme un long récit dont il ne retient que la trame.
Qusayy aurait gagné Khuzâʿa par un calcul politique : il épousa la fille de leur chef. Puis il se montra plus capable que les propres fils de celui-ci, si bien qu'à la mort du père, c'est le gendre que les gens voulurent. Fort de cette position, il fit venir les tribus issues de Fihr, les rassembla — certains disent que c'est là l'origine du nom Quraysh — combattit Khuzâʿa et l'expulsa.
Et Allah est plus savant.
Le résultat, lui, n'est pas contesté : le sixième ancêtre du Prophète ﷺ a rendu La Mecque à Quraysh. C'est de son temps que date leur montée en puissance.
Qusayy ne s'est pas arrêté là. Il a bâti la Dâr an-Nadwa, la maison du conseil, où chacun venait donner son avis — le bâtiment que nous croiserons tant de fois dans cette Seerah, au même emplacement qu'à l'époque du Prophète ﷺ. Il a pris la charge de la Kaʿba et, surtout, il a réparti les responsabilités : l'eau, l'accueil, la nourriture des pèlerins, la garde des clés. De son vivant il les tenait toutes ; ensuite elles se sont distribuées entre ses fils, puis entre les tribus — et à l'époque du Prophète ﷺ, chaque tribu en détenait encore une, les Banû ʿAbd ad-Dâr gardant la clé.
C'est lui, enfin, qui a institué l'hospitalité gratuite pour les pèlerins. Chaque année, il se levait et lançait la collecte : « Ô gens de Quraysh, Allah vous a donné la charge de Sa Maison ; ces pèlerins sont Ses hôtes, ils méritent notre hospitalité. » On donnait de l'argent, de la nourriture, de l'eau, et les pèlerins étaient nourris. Il allumait un feu pour eux à Muzdalifa, et il fit creuser un puits pour leur donner à boire. Il fut enterré à al-Hujûn, le premier à l'être en ce lieu — qui est aujourd'hui encore le cimetière le plus connu de La Mecque.
Un mot sur ce personnage : il voulait plaire aux gens, et c'était un homme généreux. Les deux ne s'excluent pas. On peut être un bon politique et un homme bien.
Le puits perdu
Pourquoi Qusayy devait-il creuser un puits ? Parce qu'il n'y avait plus de Zamzam.
Quand Khuzâʿa attaqua Jurhum — bien des siècles plus tôt, nous ne savons pas quand — et que Jurhum comprit qu'il allait perdre, ils commirent un acte de dépit : ils comblèrent le puits de Zamzam. Ils le détruisirent et l'enfouirent. Khuzâʿa eut beau chercher, creuser, chercher encore, ils ne le retrouvèrent jamais.
Pendant plus de trois siècles, les habitants de La Mecque ont dû aller chercher leur eau ailleurs et la rapporter. Ils ne pouvaient pas partir : c'est la Maison d'Allah, et l'on s'habitue à un lieu. Ils ont donc supporté.
Hâshim et les deux caravanes
Le fils de Qusayy, ʿAbd Manâf, s'appelait en réalité Mughîra. Il était connu pour sa beauté et pour son autorité naturelle ; il reçut de nombreuses charges du vivant même de son père, et les gens l'aimaient.
Son fils, Hâshim, donne son nom aux Banû Hâshim — mais « Hâshim » non plus n'est pas un nom. Il s'appelait ʿAmr. Hâshim vient d'une racine qui signifie émietter : il émiettait le pain dans le bouillon pour nourrir les pèlerins. On l'a donc appelé du nom de ce qu'il faisait de ses mains. On dit qu'il n'a jamais mangé seul : dès qu'il se mettait à table, il appelait quelqu'un.
Et Hâshim a fait pour Quraysh ce que Qusayy avait fait sur le plan politique, mais sur le plan économique.
Une année, la sécheresse fut telle que les gens mouraient de faim — au point qu'un homme allait creuser une tombe pour sa famille et attendre. Hâshim jugea que cela ne pouvait pas durer, et il eut une idée : deux voyages par an. L'un l'été vers le nord, jusqu'à Bosra — la ville existe encore, à quelque quatre-vingts kilomètres de Damas ; l'autre l'hiver vers le sud, jusqu'au Yémen.
L'idée est simple et elle est géniale. Les pèlerins viennent déjà à nous : le marché est là, devant la porte. Il ne manque que la marchandise — et pour l'avoir, il faut se raccorder aux routes du commerce mondial. Au sud, au Yémen, arrivent les navires de l'Inde et les produits d'Afrique : les épices, les étoffes. Au nord passe la route de la soie, qui traverse Damas et Bosra. Hâshim a branché La Mecque sur les deux, et La Mecque s'est retrouvée exactement au milieu.
Il devint immensément riche. C'est pour cela qu'il pouvait nourrir tout le monde, et c'est pour cela qu'on l'appelait Hâshim. Et Allah rappelle ce bienfait aux Quraysh dans une sourate entière :
« À cause de l'habitude des Quraysh, de leur habitude [concernant] les voyages d'hiver et d'été. Qu'ils adorent donc le Seigneur de cette Maison, qui les a nourris contre la faim et rassurés de la crainte ! » (Coran 106 : 1-4)
Deux choses sont nommées : la nourriture et la sécurité. Car Hâshim avait compris aussi que sa qualité de qurayshite, voisin de la Maison, le protégeait : dans une société sans loi, personne ne détroussait la caravane qui montait à La Mecque. Même les païens sentaient qu'il ne fallait pas y toucher. On rapporte encore qu'il conclut des accords avec les souverains du nord et du Yémen, pour la protection et pour de bonnes conditions.
Cette richesse a fait naître une jalousie, et elle porte un nom : son frère ʿAbd Shams et son neveu Umayya. La rivalité entre les Banû Umayya et les Banû Hâshim est née là, et elle traversera l'islam, jusqu'aux Omeyyades et aux Abbassides.
Un dernier détail, et il est de ceux qu'on ne remarque qu'après coup : Hâshim épousa une femme de Yathrib. Pourquoi un homme de La Mecque irait-il se marier là-bas ? Trois générations plus tard, le Prophète ﷺ aura des cousins éloignés parmi les Ansâr — Abû Ayyûb al-Ansârî est de ceux-là. Hâshim mourut au cours d'un voyage commercial, à Gaza. Il y est enterré, il s'y trouve une mosquée qui porte son nom, et la ville est encore appelée Ghazzat Hâshim, la Gaza de Hâshim.
L'enfant qu'on a ramené de Yathrib
Le grand-père du Prophète ﷺ s'appelait ʿAbd al-Muttalib. Ce n'est pas son nom non plus. Son nom est Shayba al-Hamd — shayba désigne le cheveu blanc qui vient avec l'âge, et il en avait une mèche à la naissance : on dit alors « la mèche blanche de la louange ».
Son père étant mort à Gaza, sa mère l'emmena dans sa ville, Yathrib, et il y grandit. Elle n'avait pas même prévenu la famille de son mari de sa grossesse : elle craignait qu'on ne lui prenne l'enfant, car en ce temps-là la garde revenait au plus fort — et Quraysh était le plus fort. Elle vécut donc à l'écart.
Le grand-père du Prophète ﷺ a été élevé dans la ville même où son petit-fils émigrerait. Sans cela, Yathrib et La Mecque n'avaient guère de liens.
Un jour, l'oncle de l'enfant, nommé Muttalib, passa par Yathrib, vit le garçon et dit : « Celui-là est de mon sang. » Ces gens-là avaient le don de reconnaître d'où venait un visage. Il comprit qu'il avait devant lui le fils de son frère, et il l'emmena — les livres racontent qu'il dut ruser, car la famille maternelle ne l'aurait pas laissé partir. Il monta sur son chameau avec le garçon et fila vers La Mecque. Quand les gens le virent arriver avec ce jeune inconnu, ils crurent qu'il ramenait un esclave qu'il venait d'acheter : « Muttalib a un ʿabd ! » Le nom lui est resté. ʿAbd al-Muttalib, « le serviteur de Muttalib ».
Il eut d'abord à lutter contre ses propres oncles et cousins, qui s'étaient partagé la part de son père mort ; il finit par obtenir son dû et par se tailler une place à lui.
Zamzam retrouvé, et un vœu
Trois événements marquent sa vie. Le premier est la redécouverte de Zamzam.
Il la vit en rêve : qu'il aille à tel endroit, entre telle pierre et tel repère près des idoles qui entouraient la Kaʿba, et qu'il creuse. Il l'ignora d'abord, puis le rêve revint, revint encore, jusqu'à ce qu'il comprenne d'où il venait.
Il n'avait alors qu'un seul fils, al-Hârith — d'où sa kunya, Abû al-Hârith. Il prit son fils, une pelle et une pioche, et se mit à creuser. Quraysh se moquait : « Tu crois trouver Zamzam là où nous n'avons rien trouvé depuis des siècles ? » Il continua. Et il frappa quelque chose de plus précieux que l'or : de l'eau.
Aussitôt l'eau jaillie, Quraysh l'entoura : « C'est notre bien à présent. » Ses propres parents. Il refusa : « Je l'ai découverte, elle me revient. » Non qu'il ait eu l'intention de leur refuser l'eau — mais il y avait là un pouvoir et un prestige, et il le savait.
La dispute faillit tourner au sang. C'est à ce moment qu'il fit son vœu : « Ô Allah, si Tu me donnes dix fils pour me défendre, je T'en sacrifierai un. »
On finit par convenir d'aller consulter une devineresse, loin dans le désert. En chemin, ils se perdirent et faillirent tous mourir de soif — tous cousins et parents. ʿAbd al-Muttalib leur dit : « Que chacun creuse sa propre tombe, nous serons trop faibles pour nous enterrer les uns les autres. » Et tandis qu'il creusait la sienne, il frappa de l'eau une seconde fois. Ses cousins y virent un signe : cette eau les avait sauvés, elle lui appartenait. Ils rebroussèrent chemin sans consulter personne et lui reconnurent d'eux-mêmes le droit sur Zamzam.
Il eut par la suite dix-huit enfants — douze fils et six filles parvenus à l'âge adulte, d'environ cinq ou six épouses. Al-Hârith était l'aîné. Az-Zubayr, ʿAbd Allâh et Abû Tâlib avaient la même mère ; al-ʿAbbâs et Dirâr une autre ; Hamza, al-Muqawwim et Hajl une autre ; Abû Lahab était seul de la sienne. Ses filles étaient Safiyya, Umm Hakîm, Umayma, Arwâ et Barra. Safiyya est la seule de ses tantes dont nous savons qu'elle est entrée en islam. Umayma est la mère de Zaynab bint Jahsh, la cousine que le Prophète ﷺ épousera.
ʿAbd al-Muttalib vécut près de cent ans — un très grand âge pour un temps où l'on vivait trente, quarante, cinquante ans — si bien que la plupart de ses fils moururent avant lui.
Le deuxième événement est l'accomplissement du vœu. Les fils devenus adultes, il leur dit qu'il était homme de parole et qu'il devait en rendre un. Le sort tomba sur ʿAbd Allâh, qui avait seize ou dix-sept ans. Quraysh s'y opposa : c'était le plus aimé. On chercha une issue, et c'est de là que vient le chiffre de cent chameaux — celui que la Loi retiendra plus tard pour le prix du sang. Ce que cette règle implique aujourd'hui relève du fiqh, et non de ce texte.
L'Année de l'Éléphant
Le troisième événement est celui qui donne son nom à l'année.
Abraha était gouverneur du Yémen pour le compte du Négus. Il voyait chaque année ses administrés partir vers le nord et demanda pourquoi. « Nous allons au hajj. » — « Au hajj ? Qu'y a-t-il là-bas ? » — « Il y a une Maison d'Allah. » Il répondit : « Je vous en bâtirai une meilleure, et c'est ici que vous viendrez. »
Il fit donc construire au Yémen une cathédrale immense, de verre et de matériaux qu'il fallut faire venir de loin — imaginez du vitrail, en Arabie — et il ordonna que l'on vînt là plutôt qu'à la Kaʿba. Les livres racontent qu'un bédouin, l'ayant appris, s'y rendit exprès pour la souiller.
Abraha entra dans une telle colère qu'il jura de détruire la Kaʿba, afin qu'il ne reste plus d'autre destination que la sienne. Il leva une armée, et comme il venait d'Abyssinie, il avait des éléphants — huit selon les uns, une vingtaine selon les autres ; ce sont des bêtes que l'Arabie ne connaissait pas. Le chef de file s'appelait Mahmûd. On rapporte qu'il engagea un guide arabe, Abû Righâl, dont le nom devint proverbial pour la traîtrise : on disait en arabe classique « plus traître qu'Abû Righâl ».
Arrivé aux abords de La Mecque, Abraha s'empara du bétail de ʿAbd al-Muttalib : plus de deux cents chameaux et moutons — ce qui, au passage, dit assez où en était la fortune de Quraysh.
ʿAbd al-Muttalib vint le trouver. C'est à cette occasion qu'on nous le décrit : très grand, bien plus grand que les Arabes de son temps, et d'une prestance qui imposait. On dit qu'Abraha, lorsqu'il entra sous la tente, fut si impressionné qu'il descendit de son siège pour s'asseoir à terre à côté de lui, par égard : le chef de La Mecque était venu.
Abraha lui dit : « Je n'ai rien contre toi. Sors de la ville, je détruis votre Maison, et je vous laisse. » Et ʿAbd al-Muttalib répondit : « Je ne suis pas venu te parler de la Maison. Je suis venu te parler de mes chameaux. »
Abraha perdit d'un coup tout le respect qu'il avait pour lui : « Je viens détruire votre sanctuaire, et tu me parles de tes bêtes ? »
C'est alors que ʿAbd al-Muttalib donna sa réponse : « Les chameaux ont un maître, et c'est moi ; c'est mon rôle de les défendre. La Maison a un Seigneur, et c'est Lui qui la défendra. »
Il récupéra ses chameaux. Quraysh quitta la ville pour les hauteurs, après que ʿAbd al-Muttalib eut longuement imploré devant la Kaʿba : nous ne pouvons pas combattre cette armée, elle est trop forte, charge-Toi d'elle.
Et lorsqu'on voulut faire avancer Mahmûd vers la Kaʿba, l'éléphant ne bougea pas. On le frappa, on le fit saigner, il ne bougea pas. Mais qu'on le tournât dans n'importe quelle autre direction, et il repartait.
Le Prophète ﷺ s'en souviendra bien plus tard : à Hudaybiyya, quand sa chamelle s'immobilisa et que les gens l'accusèrent d'être rétive, il dit : « Elle n'est pas rétive. Celui qui a retenu l'éléphant a retenu ma chamelle. »
Puis vinrent les oiseaux :
« N'as-tu pas vu comment ton Seigneur a agi envers les gens de l'Éléphant ? N'a-t-Il pas rendu leur ruse complètement vaine ? et envoyé sur eux des oiseaux par volées, qui leur lançaient des pierres d'argile ? Et Il les a rendus semblables à une paille mâchée. » (Coran 105 : 1-5)
Sous les yeux de Quraysh, chaque pierre atteignait un homme ou une bête, et la chair se défaisait. On rapporte qu'Abraha lui-même subit le pire : on le ramena vers le Yémen, se décomposant tout au long de la route, et il mourut avant d'être arrivé.
Deux témoignages disent que la trace de cette année-là a survécu à ceux qui l'avaient vécue. Le premier est celui d'un Compagnon, Qubâth ibn Ashyam, dans le Sunan at-Tirmidhî. Un calife lui demanda : « Es-tu plus grand, ou le Messager d'Allah ﷺ ? » Il répondit : « Le Messager d'Allah ﷺ est plus grand que moi. Mais je suis né avant lui. » Et il le prouvait ainsi : « Je me souviens que ma mère m'a emmené voir les excréments desséchés et jaunis des éléphants. » Le second est celui de ʿÂ'isha, qui se rappelait avoir vu à La Mecque, dans son enfance, l'un des conducteurs d'éléphants venus du Yémen — aveugle, réduit à mendier sa nourriture jusqu'à la fin de ses jours.
Ce que cette lignée nous dit
Reprenez la chaîne, et regardez ce que chacun a fait. Qusayy a repris la ville : c'est le politique. Hâshim a ouvert les routes : c'est l'économie. ʿAbd al-Muttalib a retrouvé l'eau et tenu tête à une armée : c'est le prestige. Aucun des trois n'a fait la même chose, et chacun a fait quelque chose que l'on raconte encore quinze siècles plus tard.
C'est cela, une lignée prestigieuse : non pas un nom, mais l'accumulation de ce que des hommes ont accompli, génération après génération. Et c'est cette lignée-là qui a été préparée pour recevoir le Prophète ﷺ.
Voilà pourquoi, au plus dur de la bataille de Hunayn, quand tout se débandait, il ﷺ a crié : « Je suis le Prophète, sans mensonge ! Je suis le fils de ʿAbd al-Muttalib ! » Il s'adressait à des Quraysh encore neufs dans l'islam, et il leur disait, dans la seule langue qu'ils entendaient à cet instant : je suis le petit-fils de celui dont vous êtes si fiers.
Deux détails, pour finir, qui se répondent d'un bout à l'autre de la chaîne. Deux ancêtres du Prophète ﷺ ont été rachetés d'un sacrifice : Ismâʿîl ʿalayhi-s-salâm au commencement, et ʿAbd Allâh à la fin. Le début et la fin de la lignée, l'un et l'autre rendus.
Et le jour de l'Éléphant, regardez la scène telle qu'elle est : un chrétien attaque, des païens sont incapables de défendre, et c'est Allah qui défend Sa Maison. Ni l'un ni l'autre des deux camps n'en était digne. Or qui vivait alors dans le Haram ? Âmina. Et l'année de l'Éléphant est l'année de la naissance — ce qui veut dire que le jour où les oiseaux sont venus, le Prophète ﷺ était dans le ventre de sa mère.
Ce n'est donc pas seulement la Kaʿba qui a été protégée ce jour-là. Ceux qui l'avaient couverte d'idoles n'étaient pas à sa mesure ; Allah a détruit ceux qui voulaient lui nuire, parce qu'il allait venir quelqu'un qui, lui, en serait digne : celui qui la purifierait, en ferait la qibla et lui rendrait ce qu'elle avait été le jour où Ibrâhîm ʿalayhi-s-salâm l'a élevée.
Sources
D'après un enseignement du Cheikh Dr. Yasir Qadhi.
Traductions coraniques : Muhammad Hamidullah.
Transcription et traduction : équipe Yahdi Qalbah.